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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 17:32

Assistons-nous à une redéfinition de la Science ?

            En se concentrant sur la problématique du multivers, qui se trouve à nouveau sous les feux de la rampe depuis la publication du 17 mars, Georges Ellis[1]interroge si tout le monde a bien conscience que nous serions au tournant d’une redéfinition de la Science si la tendance qui s’imprime continuait de se développer, au sein de la communauté scientifique, dans ce domaine théorique. Qu’elle que soit finalement l’option intellectuelle de G. Ellis sur ce sujet, il a le mérite de nous interpeller explicitement à ce propos.

Il fait référence à des physiciens et des cosmologistes dont les propositions à-propos des hypothèses, de multivers de niveau 1 et/ou de niveau 2, ou encore d’univers qui existent en parallèles ou en séries, contribuent à franchir un Rubicond que G. Ellis, pour sa part, ne veut pas franchir. Il cite des scientifiques qui sont reconnus par leurs pairs comme des physiciens ou cosmologistes rigoureux dans le sens qu’ils ont toujours chercher à inscrire leurs raisonnements dans le cadre de la production d’une connaissance scientifique qui en respecte les canons. Parmi eux il cite Tegmark, Vilenkin, Guth, Linde, Steinhardt, Turok, Deutsch, Lockwood, Gell-Mann. Il se trouve que ceux-ci ont été amenés, au cours de leurs travaux, à concevoir par extrapolation des hypothèses d’inflation éternelle, de multivers de natures variés, etc…. Selon les auteurs, ces hypothèses se sont toujours avérées nécessaires par obligation de cohérence de ce qui ressortait du traitement des équations fondamentales partagées et maitrisées. C’est-à-dire qu’aucun des résultats produits grâce à la bonne compréhension et au bon traitement de ces équations ne scellait avec consistance l’ensemble de connaissances qui en résultait. Pour atteindre, donc, le minimum idéal de consistance, c’est par extrapolation qu’il faut formuler des hypothèses supplémentaires pour que ce nouvel édifice de connaissances acquière un statut plus assuré de vraisemblance. Mais ces hypothèses nouvelles sont présentement invérifiables, d’une façon ou d’une autre elles ne sont pas scientifiquement constatables, voire elles ne le seront peut-être jamais. Par exemple, si les ondes gravitationnelles quantiques sont dans le futur validées, elles induiraient une certaine vraisemblance à l’hypothèse de l’inflation éternelle ou du multivers, mais pas plus.

C’est ce Rubicond-là qu’Ellis ne veut pas franchir, en tous les cas sans que cela soit explicite, et il n’est pas prêt à admettre que dans ce cas on conçoive du savoir scientifique au sens habituel du terme.  

Dans un encart à l’article de Ellis, Aurélien Barrau, lui, se fait l’avocat du franchissement du Rubicond. Il considère qu’après tout, ces extrapolations constituent des paris raisonnables. Il ne nie pas le caractère spéculatif de ces hypothèses qui résultent d’extrapolations mais selon lui, elles n’en restent pas moins raisonnables. « En effet, le multivers n’est pas un modèle, mais une conséquence, parmi d’autres, de modèles élaborés pour répondre à des questions précises en gravitation ou en physique des particules (relativité générale, puis théorie des cordes). Or ces modèles peuvent, en principe, être mis à l’épreuve en laboratoire ! Si les théories qui prédisent l’existence du multivers étaient invalidées par des expériences locales, les univers multiples qu’elles supposent s’évaporeraient avec elles. A contrario, si ces théories atteignaient un niveau de confiance suffisant pour être acceptées, il serait naturel de considérer sérieusement les autres univers qu’elles impliquent… Le multivers explique de nombreuses coïncidences : s’il existe une infinité d’autres univers avec des lois physiques différentes, il est plausible (sic) que nous nous trouvions dans un de ceux compatibles avec l’existence de structures complexes… Il y aurait un certain acharnement à compliquer les modèles pour « empêcher » l’émergence  de ces univers alternatifs qui résolvent pourtant beaucoup de paradoxes !»

Le conservatisme de certains physiciens vis-à-vis de l’idée que l’on continuerait à procéder à une activité scientifique en procédant au moyen de paris dits ‘raisonnables’ est donc compréhensible. D’autant qu’il n’y a pas de ‘raisonnable’ qui soit définissable de façon absolu. Par ce biais on laisserait donc intervenir l’appréciation subjective et a priori on quitte le domaine de la conception scientifique (l’exemple de la prise position récente de S. Hawking, à propos de l’horizon du trou noir, constitue une situation caricaturale que pourrait révéler l’excès du recours libre à une telle subjectivité). Mais Aurélien Barrau le dit, sans le pari de l’interprétation, de l’extrapolation, on est prisonnier d’une conception scientifique de Notre univers qui est étriquée, instable, totalement insatisfaisante et finalement incomplète.

Ce que Barrau pressent et ce qui en creux provoque la réticence fondamentale d’Ellis, c’est qu’aujourd’hui si on tient compte de l’extraordinaire cumul des avancées des contributions théoriques et des capacités d’observations et de décryptages extrêmement pointues, les scientifiques disposent d’un patrimoine de connaissances et d’informations tellement riche que non seulement ils ont les moyens d’affirmer du savoir scientifique qui soit le fruit d’une conception traditionnelle reconnue, mais en plus, ils ont aussi une capacité d’inférer de plus en plus solide et donc légitime. A. Barrau a la conviction qu’il faut l’exploiter, qu’elle est nécessaire pour continuer à produire du savoir scientifique significatif dans le domaine de la cosmologie. Selon-lui, la mise œuvre de cette capacité d’inférer est maintenant nécessaire pour être en mesure de consolider des acquis qui ont le statut de savoir scientifique. Il faut aussi prendre en compte l’actuelle puissance de calcul et partant, grâce aux moyens informatiques, prendre en compte les moyens de modélisations, de simulations. Ceci est vrai, à condition d’avoir un vrai recul intellectuel à l’égard des résultats et des conséquences que l’on peut en extraire car on ne doit pas oublier que les algorithmes de traitement des modèles ne sont pas neutres, ni d’ailleurs les algorithmes de traitement des signaux recueillis par nos moyens extraordinaires d’observations. Il faut souhaiter que Barrau ait pensé à tous ces éléments-là en rappelant que les scientifiques doivent être surtout raisonnables lorsqu’ils font le pari d’une extrapolation plutôt que d’une autre.

Je propose que l’on réfléchisse plus particulièrement à la rubrique du septième argument de l’article de G. Ellis : « Tout ce qui peut arriver, arrive. En cherchant à expliquer pourquoi la nature obéit à certaines lois et pas à d’autres, certains physiciens ont imaginé que la nature n’avait en fait jamais fait un tel choix : toutes les lois concevables s’appliquent quelque part. L’idée est inspirée en partie de la mécanique quantique qui, comme Murray Gell-Mann l’a exprimé avec humour, veut que tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire. Une particule emprunte tous les chemins possibles, et ce que nous voyons est la moyenne pondérée de toutes ces possibilités. Peut-être en va-t-il de même pour l’Univers entier : il existerait une superposition de tous les univers possibles, c’est-à-dire un multivers… » Cette conception renvoie à ma proposition plusieurs fois énoncée dans plusieurs articles sur le blog : « Au sein d’une Eternité, parmi tous les possibles, l’anthrôpos creuse… »

En toute rigueur, je dois préciser qu’il y a, à ce niveau, une différence notable en ce qui concerne l’espace et le temps. Dans la majorité des arguments présentés par Ellis, représentant les différentes écoles de pensée, il est supposé que l’espace et le temps seraient donnés, ils seraient une donnée de la nature. Or depuis que je fais le cours : ‘Faire de la physique avec ou sans ‘Présence’’, je fais l’hypothèse que l’espace et le temps sont fondés par l’être pensant, ils sont des attributs de sa ‘Présence’. Sans ‘Présence’, il n’y a rien…qui soit discernable. Selon ma thèse, le ‘Rien’ et ‘Tous les possibles’ sont des concepts qui se rejoignent. Il en est de même du ‘Rien’ et de l’’Eternité’. C’est donc la ‘Présence’ de l’être pensant qui provoque la fracture et qui par la nécessité de son discernement fait émerger dans l’urgence le possible le plus immédiat, émergence qui est toujours en renouvellement, en enrichissement, et ne peut avoir de fin.

G. Ellis termine son article ainsi : « Il n’y a rien de mal à faire des spéculations philosophiques fondées sur la science, et c’est exactement ce que sont les théories du multivers. Mais il faut appeler les choses par leur nom. » G. Ellis laisse entendre que la science n’a pas d’autre fondement qu’elle-même et je me permets de dire que cela est franchement erroné. La vraie dynamique de la création scientifique est celle qui est nourrie de préalables métaphysiques et/ou philosophiques des scientifiques constituant le premier socle à partir duquel ceux-ci lance leurs filets de la connaissance rationnelle.



[1] Voir article dans le Dossier hors-série d’Avril-juin 2014 de ‘Pour la Science’, « Le multivers existe-t-il ? ». Evidemment, j’en conseille la lecture.

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